Voici une très bonne analyse à mon sens réalisée par Raphaëlle Bacqué et trouvée sur lemonde.fr A lire absoluement pour en tirer les leçons.
analyse
La tentation du coup de balai
LE MONDE | 22.04.05 | 13h51 Mis à jour le 22.04.05 | 13h51
Prenez un bobo parisien, un employé de la grande distribution, un cadre d'entreprise publique. Rajoutez un instituteur, un patron de PME, un médecin et votre voisine de palier. Bref, composez n'importe quel groupe hétérogène de Français en âge de voter.
Vous y êtes ? Bien. Maintenant, lancez la discussion sur la Constitution européenne. Généralement, au bout de deux heures, l'atmosphère est passablement échauffée. Mais là n'est pas l'essentiel dans notre expérience.
Vous allez maintenant recadrer le débat sur les conséquences d'une victoire du non sur la situation politique intérieure. Il ne s'écoulera pas trois quarts d'heure avant que vous puissiez saisir le phénomène que les spécialistes de l'opinion constatent eux-mêmes depuis plusieurs mois lorsqu'ils réunissent des groupes semblables au vôtre pour leurs enquêtes qualitatives : l'extension, dans toutes les catégories de population, de ce que l'on pourrait appeler le syndrome du coup de balai.
C'est une tentation qui s'est déjà exprimée le 21 avril 2002 : écarter du jeu, ou au moins ébranler, tous ceux qui, aujourd'hui, dirigent le pays. Une sorte d'"insurrection froide", comme le souligne le politologue Dominique Reynié, sans têtes fichées au bout d'une pique mais avec un radicalisme très frappant du discours et, éventuellement, du vote. Il n'est pas certain que ce coup de balai soit à nouveau donné, lors du référendum du 29 mai. Mais il s'exprime clairement dans les enquêtes d'opinion, signalant l'irritabilité et la défiance persistante du corps social français à l'égard des élites.
En version douce, cela donne ces petits dialogues que l'on retrouve dans les documents qui servent aux synthèses des sondeurs : "Si le non l'emporte, Jean-Pierre Raffarin peut-il quitter Matignon ? Oui, sans doute." "Est-ce un problème de changer de premier ministre ? Non." "Si le non l'emporte, François Hollande peut-il perdre la direction du PS et ne plus être son candidat à la présidentielle ? Oui, sans doute." "Est-ce un problème ? Non."
En version dure, on trouve potentiellement tous les protestataires du système. Ceux qui fustigent "l'établissement", comme le fait, maintenant depuis quinze ans, Jean-Marie Le Pen. Ceux qui croient qu'un désordre général sera forcément fécond parce que révolutionnaire. Mais aussi, et ce sont désormais les plus nombreux, tous ceux qui ont le sentiment d'entendre "toujours les mêmes discours servis par les mêmes hommes". Ceux qui soupçonnent les élus, les médias, les experts tous ceux qui symbolisent d'une façon ou d'une autre la domination de leur dissimuler la vérité. Et qui ont le sentiment que la société est aujourd'hui bloquée.
Ces Français-là ne sont pas forcément dépolitisés. C'est même parfois tout à fait le contraire. Ils peuvent être parfaitement bien insérés socialement. Dans les sondages et les enquêtes qualitatives qui sont actuellement réalisés pour la campagne référendaire, dans les courriers des lecteurs publiés par les journaux, sur les forums de discussion d'Internet, on les rencontre fréquemment parmi les classes moyennes, et désormais parmi les cadres.
Ce qui frappe, c'est la vision qu'ils ont d'une société sclérosée. Tout y passe alors, pêle-mêle. La classe politique masculine, vieillissante, dominée par les hauts fonctionnaires. La justice injuste et son procès d'Outreau. L'abondance des interdits sur le tabac, l'alcool, la vitesse, dont ils peuvent parfaitement reconnaître les effets positifs sur la santé ou la baisse des accidents de la route, mais qui les renvoie à une citoyenneté infantilisée. La surreprésentation des enfants de stars dans les génériques des films français. La télévision abêtissante. Les médias conformistes. Le recrutement trop homogène des grandes écoles. La violence du monde du travail dans une économie déprimée. Et surtout ce chômage qu'aucune majorité, même confortablement élue, ne parvient à endiguer.
Mais on aurait tort de croire qu'ils ne composent qu'une immense cohorte de Français ronchons. Les mêmes peuvent se mobiliser pour le Téléthon ou l'Asie ravagée par le tsunami, donner des cours de soutien scolaire, s'inscrire dans une chorale, créer un blog.
Ces dernières années, cependant, ce sont ces hommes et ces femmes, dans lesquels chacun d'entre nous peut en partie se reconnaître, qui donnent désormais sa coloration à une élection. L'issue d'un scrutin dépendra en effet beaucoup de l'ampleur de leur agacement. Or ils votent au coup par coup. Surtout contre le gouvernement en place. Sans fidélité acquise à un camp.
La gauche peut bien gagner les élections régionales, elle n'est pas certaine de garder ces électeurs, ne serait-ce qu'un an après. Ils peuvent d'ailleurs se déplacer franchement sur l'échiquier politique, comme s'ils testaient chaque fois une nouvelle solution. Avec des sauts de comportement électoral qui auraient paru ahurissants à des politologues d'il y a seulement vingt ans : un bulletin pour Arlette Laguiller et, la fois suivante, un bulletin pour François Bayrou. Ce n'est pas parce qu'ils sont des électeurs zappeurs, qu'ils n'entendent pas peser, bien au contraire. Or, depuis deux ans, ils ont désavoué par deux fois le gouvernement, aux élections européennes et aux élections régionales et cantonales. Sans que le gouvernement en tienne aucun compte.
AU COUP PAR COUP
Evidemment, dans ces conditions, ils peuvent parfaitement s'abstenir. Au coup par coup, là encore. Sans aucune culpabilité civique. Sans même que cela signifie chez eux un désengagement durable. Mais juste parce que l'offre électorale ne leur convient pas.
Toute la difficulté, depuis une dizaine d'années que leur poids grandit dans les scrutins les abstentionnistes et les protestataires sont maintenant plus nombreux que les électeurs des partis de gouvernement , réside cependant dans la parfaite atomisation de leurs exaspérations. Dans la fragmentation des oppositions.
Il est ainsi possible de rencontrer, dans cette campagne référendaire, deux électeurs potentiels du non et de les entendre justifier leur opposition par deux raisons parfaitement contraires : "Je suis contre cette Constitution parce qu'elle risque de remettre en question la laïcité" et "Je suis contre parce que n'y figure pas la référence aux origines chrétiennes de l'Europe" ; "Je suis contre parce qu'elle ne se préoccupe pas assez d'écologie" et "Je suis contre parce qu'elle se mêle des dates de chasse aux oiseaux migrateurs...".
Le 29 mai, les opposants au traité se retrouveront-ils tous devant les urnes ? Les opposants à la société de consommation et les contempteurs de la concurrence des maçons polonais, ceux qui refusent d'emblée l'adhésion de Turcs musulmans et ceux qui contestent une économie de marché inscrite depuis 1957 dans le traité de Rome, les antilibéraux et ceux qui fustigent la technocratie bruxelloise, ceux qui s'inquiètent pour leur emploi et ceux qui ne supportent plus Jean-Pierre Raffarin.
Se déplaceront-ils vraiment ou se contenteront-ils de la peur qu'ils infligent actuellement aux partis de gouvernement en faisant caracoler le non en tête des sondages ? C'est là qu'est la première interrogation.
S'ils expriment tous leur désaveu dans un vote-sanction, dans ce fameux coup de balai aux élites qui les tente aujourd'hui, ce sera le deuxième signal, trois ans après le 21 avril, du divorce entre les électeurs et les dirigeants. S'ils renoncent et s'abstiennent, permettant au oui de l'emporter, le souffle immédiat sera moins dévastateur. Mais les dirigeants du pays auraient vraiment tort, cette fois, de faire comme s'il ne s'était rien passé.
Raphaëlle Bacqué
Article paru dans l'édition du 23.04.05